Martin bafouilla : "qui êtes... qu'est-ce que vous..." Il se reprit et bêla "mais..." "Il faut m'amener", expliqua-t-elle. "Mais où ?" "Où vous allez" répondit-elle spontanément. "Aux Urgences ?" Clémentine conclut posément : "voilà, c'est parfait". Martin n'avait pas la force de la questionner davantage... Seul ou avec cette fille, il irait au même endroit de toute façon. En commençant à rouler, il songea : "elle a une voix atone, une voix de ligne droite... Sa voix est... Sa voix ?" Cette révélation le fit freiner brusquement ; il s'exclama : "comment est-ce que j'ai pu vous entendre alors que je suis sourd depuis ce matin !" Il se retourna vers la jeune femme et répéta : "comment est-ce que j'ai pu vous entendre ?"
Clémentine esquissa un sourire sans froisser son visage. Martin était troublé par les commissures de ses lèvres qu'aucune virgule d'expression n'entourait ; il pensa : "on dirait un croissant de lune renversé, un croissant de lune rougeoyant, un croissant de lune rougeoyant en plein jour... Je déraille !" Clémentine, au lieu de parler, reprit une expression neutre.
Après tout, se dit Martin, mon infirmité a peut-être disparu aussi subitement qu'elle était survenue... Cependant, n'osant y croire par peur d'être déçu, c'est avec des mouvements saccadés de pantin qu'il leva ses mains. Avant qu'elles n'atteignent ses oreilles, Clémentine affirma : "c'est inutile." Martin s'immobilisa. Elle ajouta : "Vous connaissez le proverbe : certaines personnes n'ont pas besoin de s'entendre pour se comprendre". Alors que la réponse l'indifférait, il lui demanda : "il y a un proverbe qui dit ça ?"
En acquiesçant, Clémentine sortit de son sac un mouchoir blanc avec lequel elle essuya les traînées boueuses qui s'étalaient sur les joues de Martin, puis sur ses propres doigts. Elle chercha des yeux une poubelle mais constatant que l'arrière de la voiture était déjà tapissé de déchets, elle y jeta le papier maculé. Ensuite, elle saisit les bras de Martin pour les ramener à hauteur du volant, ajusta ses pieds au-dessus des pédales, avant d'ordonner : "il faut y aller maintenant, sinon le pont va s'effondrer".